Sud Ouest Samedi 14 Février 2009

Publié le par Travailleurs Sans-papiers de Bordeaux

IMMIGRATION. Pour un sans-papiers, croiser la police, aller à la banque ou sortir dans la rue représentent une angoisse quotidienne

Vivre, sans papier, avec la peur au ventre

 

 

Ahmed est réticent à parler. Depuis sept ans qu'il vit en France, le jeune homme d'origine algérienne a pris l'habitude de garder profil bas. « J'étais pas comme ça au bled, explique-t-il. Mais ici, c'est pas facile. » Il jette un coup d'oeil discret au véhicule de police qui passe entre les étals de la braderie, avant de reprendre : « On n'est jamais à l'aise dans ma situation. » Sans papiers, Ahmed travaille avec son ami et patron Yohann sur les marchés.

Sa situation aurait presque pu s'améliorer. La dernière fois qu'il est allé faire une demande de régularisation à la préfecture avec l'Association de soutien aux travailleurs immigrés (Asti), Yohann était là avec une promesse d'embauche à ajouter au dossier, qui s'avérait prometteur.

Quelques semaines plus tard, la réponse tombe comme un couperet : la demande de régularisation d'Ahmed est refusée, au prétexte qu'il est dans une situation irrégulière, car il n'a pas de titre de séjour valide. « Il y a un manque de lisibilité de la loi », explique Françoise Astruc, la vice-présidente d'Asti. Sans un « semblant de ligne directrice », le facteur chance est primordial dans l'acceptation d'un dossier. Sa chance, Ahmed a décidé de la tenter à l'âge de 26 ans en quittant le « bled ». Son père, qui a grandi en France, l'avait prévenu des difficultés qui l'attendaient. Dès son arrivée à Marseille, la galère commence : pas de logement, personne vers qui se tourner et un français très hésitant. Ahmed ne regrette pas ces années.

« Avoir une vie normale »

« Ce qui lui manque le plus, c'est sa famille », confie Yohann, qui est devenu un frère pour lui. « C'est d'ailleurs un argument que certains officiels n'hésitent pas à utiliser pour encourager les postulants à rentrer dans leur pays d'origine. Ça fait sept ans qu'il ne les a pas vus, mais s'il repartau pays il ne pourra pas revenir. »

« Si je rentre pour demander un titre de séjour, je ne sais pas si j'aurai la force de revenir, enchaîne Ahmed. C'est tellement dur ici. Pourtant, la France me plaît. Si j'avais des papiers, ce serait formidable : je pourrais avoir une vie normale. »

Les deux « frères » devaient travailler hier matin et n'ont donc pas pu retourner à la préfecture avec les membres d'Asti, qui avaient trois nouveaux dossiers à déposer. Par expérience, Françoise Astruc préfère ne pas se faire trop d'illusions sur les issues favorables : « Une personne a été régularisée récemment, mais la mobilisation de l'association peut parfois s'avérer autrement utile. » Il y a un peu plus d'un mois, Bwanga, d'origine congolaise, a été interpellé par la police et placé en garde à vue. Face à la mobilisation rapide d'Asti et de certains élus, il a été remis en liberté après 15 heures menotté à un mur. Un sort toutefois préférable à un rapatriement forcé.

Tarata n'a pas eu cette chance. Alors qu'il vivait à Paris, il présente une pièce d'identité à sa banquière. Un coup de fil de l'employée zélée à la police et il se retrouve dans un avion vers son Mali natal, après une escale en détention. De retour en France, il est contrôlé à Bordeaux et se retrouve en prison pour un mois. Une dizaine de jours après sa sortie, une patrouille de police vient frapper à sa porte pour le rapatrier. Paniqué, Tarata se jette du premier étage. Neuf mois plus tard, le jeune homme porte toujours plâtre et béquilles.

« Quand tu n'as pas de papiers, tu es condamné à vivre dans la peur », dit Ahmed, en essayant d'expliquer ce que l'on ressent avec une épée de Damoclès constamment au-dessus de la tête. C'est pour cela qu'il ne veut pas, comme les autres, donner son vrai nom. La confiance est un luxe lorsqu'on vit avec la peur au ventre.

Auteur : Barnabé chaix

Publié dans Articles de presse

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