SUD OUEST - 08/09/2009

Publié le par Travailleurs Sans-papiers de Bordeaux

TRAVAILLEURS SANS PAPIERS. Les promesses de régularisation les ont fait sortir de l'ombre. Mais les dossiers déposés depuis un an n'ont pas toujours de réponse positive

Le blues de la longue attente

 


Les membres de l'association et les demandeurs
 se retrouvent chaque samedi matin.
(Photo S. Lartigue)

 

La séance se déroule tous les samedis dans les locaux de l'Asti (Association de soutien aux travailleurs immigrés), à Saint-Michel. Tous les samedis, même pendant les vacances, les travailleurs sans-papiers en quête de régularisation viennent faire le point sur l'état d'avancement de leur dossier. C'est long, très long.

Parfois il y a de bonnes nouvelles. Nourredine, en France depuis huit ans, avec des parents et un frère bénéficiant d'un titre de séjour, a été régularisé cet été au titre de « vie privée, vie familiale ». Le plus sûr qui soit. Sauf qu'il a dû en passer par le Centre de rétention administrative de Toulouse. La mobilisation activée autour de son cas lui a évité l'expulsion de justesse. Bakary, le coffreur, est dans la dernière ligne droite. Il ne lui manque plus que le résultat de la visite médicale, obligatoire, qu'il a passée fin août.

Mauvaises nouvelles

Anastasie, elle, a reçu son titre de séjour le 12 août. Au Cameroun, elle était technicienne des eaux et forêts. Entrée régulièrement en France en 2005, la voici femme de ménage. « Heureusement, maintenant, je peux travailler à plein-temps. Je suis plus tranquille dans ma tête, même si, ayant été mariée à un Français, j'avais gardé, après la séparation, un permis de conduire à présenter aux éventuels contrôles de police. Mais je ne serai vraiment tranquille que quand tous ceux qui sont dans ce cas seront régularisés. »

Alors, Anastasie vient tous les samedis aux réunions. Souvent, il y a de mauvaises nouvelles. L'amendement permettant des régularisations par le travail avait pourtant été perçu comme une chance à saisir. Mais depuis l'été 2008, sur les 39 dossiers complets déposés à la préfecture par le collectif des travailleurs sans-papiers et leurs soutiens (1), seuls neuf ont eu une issue positive. En plus de Nourredine, deux autres travailleurs ont bénéficié d'une régularisation temporaire pour raisons de santé.

Le dossier de Paul, lui, est toujours en souffrance. Le jeune Camerounais est entré en France avec un visa touristique, attiré par des promesses de formation dans un club de foot. Vaines, les promesses. Mais Paul, le sportif de haut niveau, qui entraîne des jeunes dans un club de l'agglo, a toujours travaillé. Sur le chantier du tramway, dans le bâtiment où ses copains français redoutaient un travail trop « physique ». « Bien sûr que c'est physique. Moi, mes parents m'ont toujours dit "tu vivras à la sueur de ton front". Et ce qui me sidère, c'est les jeunes de mon âge qui attendent d'avoir 25 ans pour toucher le RMI. »

Ce jour-là, Paul est bavard. Plein de mots et de colère. Sa jeune soeur restée au Cameroun vient de mourir. Il n'ira pas lui dire adieu. Sinon, il ne pourrait plus revenir en France. Et revenir, c'est bosser, pour aider la famille. « Ce qu'envoient les travailleurs dans leur pays d'origine est supérieur à l'aide que consent la France pour les pays en développement. Ai-je le choix ? », note le jeune homme.

Paul réussit même à faire rire l'auditoire en racontant l'absurde sur un chantier en Charente où son agence d'intérim l'avait envoyé : « La maison s'était en partie effondrée... Aucun des ouvriers ne voulait rencontrer les gendarmes. Les uns parce qu'ils avaient des papiers mais pas de contrat, moi parce que j'avais un contrat mais pas de papiers. »

Parfois, souvent même, il faut revenir encore et encore à la préfecture. Rajouter des pièces au dossier. Des bulletins de salaire. Des déclarations d'impôt. La plupart en ont, s'étonnant que l'État français puisse leur réclamer de l'argent d'une main et, de l'autre, des preuves de leur existence « légale ». « Le problème, c'est qu'il y a de l'arbitraire dans le traitement au cas par cas. Et ça, c'est pas dans les clous républicains », s'emporte Natalie Victor-Retali, conseillère municipale communiste et soutien actif du collectif.

À la Victoire

N'empêche. Les réunions du samedi, la perspective de quelques régularisations ont permis aux travailleurs de relever la tête. Paul, encore : « J'en ai eu marre de vivre dans la peur. Certains d'entre nous bossent avec les papiers d'un autre. D'autres n'osent pas sortir de chez eux. ils restent dans leur trou à regarder la télé. Mais il faut sortir. Quitte à marcher dans la rue avec des yeux partout et le coeur qui bat trop fort. » Son voisin de table, algérien, acquiesce. Karatéka pendant 21 ans, il a voulu renouer avec son sport dans une salle de la Victoire. Pas un bon plan, la Victoire : « C'est là qu'il y a le plus de contrôle. Je n'ose plus y aller. »

(1) Le collectif est notamment soutenu par la FSU, la CGT, AC Gironde, les Verts, la LDH, le MJS, la LCR la Cimade et par 74 élus de gauche

Des métiers sous tension

C'est un amendement à la loi Hortefeux sur l'immigration, votée en 2007, qui permet aux travailleurs sans-papiers de bénéficier d'une régularisation. Sous certaines conditions. Il est notamment demandé une ancienneté sur le territoire d'au moins cinq ans, un CDI récent, des preuves d'intégration du demandeur et une implication de l'employeur. à Bordeaux, ceux-ci ont souvent escorté les travailleurs dans leurs démarches, même quand celles-ci sont répétitives. Surtout, une circulaire de février 2008 précise que cette offre de régularisation porte sur des « métiers en tension », demandeurs de main-d'oeuvre. Ces métiers « en tension » sont censés être définis régionalement. Le bâtiment en fait partie, mais pas pour tous les corps de métier, la restauration aussi, mais de façon encore plus aléatoire.

Lors de leur audience avec le préfet de Gironde Dominique Schmitt (une première...), le 3 juillet, des élus de gauche avaient demandé à ce que la liste des métiers soit élargie. Le préfet s'était engagé à en communiquer une, ce qui n'a pas encore été fait. Les travailleurs dont les dossiers restaient bloqués ont toutefois été invités à apporter de nouvelles pièces, ce qu'ils prennent pour « une brèche ».

« Les employés agricoles ne font pas partie de la liste, regrette Françoise Astruc à l'Asti. Deux d'entre eux, refusés, sont venus nous voir récemment. Ils avaient pourtant des contrats de travail. L'un d'eux était seul à savoir conduire une certaine machine. Leur employeur va être obligé de les licencier, à la veille des vendanges... »

Auteur : catherine darfay
c.darfay@sudouest.com


SUD OUEST | Mardi 08 Septembre 2009

 

Publié dans Articles de presse

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